Les jeunes mangent-ils avec les yeux ?

Instagram, TikTok et YouTube proposent des nombreux contenus culinaires à destination des jeunes. Ont-ils vraiment une influence sur leurs pratiques alimentaires ? Comment les jeunes interagissent-ils avec ces contenus ? Nous avons rencontré neuf personnes âgées de 24 à 31 ans, issues de différents milieux sociaux et culturels qui nous ont montré les comptes qu’elles suivent, afin de comprendre comment elles utilisent, perçoivent et pourraient être influencées par les contenus culinaires qu’elles suivent ?

L’esthétique avant tout

Le plaisir des yeux

Nous avons été frappées par la place occupée par l’esthétique dans ces publications : les jeunes que nous avons interrogés consomment avant tout des images, plus que des plats. Cela confirme les analyses de Laurence Allard et Gaby David sur le rôle du
« foodporn » comme véritable langage culturel. Le désir visuel devient un moteur essentiel : la nourriture est appréciée pour sa couleur, sa brillance, ses textures, bref, pour sa photogénie. Plus que de foodporn, on pourrait parler de food beauty ou de glam food ; l’objectif n’est pas de montrer l’excès ou la transgression, que suggère le terme de « foodporn », mais la perfection visuelle. Pour beaucoup de jeunes, partager ou regarder ces images participe à la construction de leur identité et de leur personnalité : un plat « beau » renvoie à un mode de vie désirable, soigné, parfois fantasmé, voire une version valorisée d’eux-mêmes. Comme l’exprime Yasmine : « J’aime beaucoup regarder Instagram car je trouve que les contenus culinaires sont jolis ». Cette appréciation montre que le goût importe peu face à la manière dont il est présenté à l’écran.

L’esthétique occupe une place centrale dans les contenus culinaires diffusés sur Instagram, une plateforme largement dominée par des photos et des vidéos soigneusement mises en scène.

Sur Instagram, les plats sont avant tout présentés comme des objets visuels, conçus pour attirer le regard et susciter le plaisir esthétique. Les contenus culinaires donnent ainsi l’impression d’être « jolis » grâce à un ensemble de choix esthétiques : jeux de couleurs harmonieux, contrastes marqués, éclairage maîtrisé, cadrages soignés et compositions équilibrées. La disposition des aliments, la propreté de l’image, l’utilisation de fonds neutres ou de décors minimalistes contribuent à transformer la nourriture en un objet visuel attractif, voire idéalisé. Cette mise en scène éloigne le plat de sa dimension quotidienne ou domestique pour le rapprocher d’une esthétique proche de la publicité ou de la photographie gastronomique professionnelle.

Pour Manuella, « la personnalité de l’influenceuse est beaucoup plus nécessaire, parce qu’on est attiré quand on la voit. Tu vois, par exemple, la couleur, la brillance, etc., et c’est vraiment attirant à première vue, donc on a envie de réaliser, de goûter pour voir quel goût ça a. On se dit que c’est beau, donc ça doit forcément être bon, et on a vraiment envie d’essayer. »

Sur les réseaux socio-numériques, l’alimentation s’inscrit avant tout dans une culture de l’image et de l’attention, dans laquelle le plaisir visuel prime sur l’usage pratique. Cette logique est précisément ce que les photographes ont voulu illustrer dans l’enquête visuelle : ils et elles ont mis en scène des aliments de manière épurée et hyper-esthétique, en accentuant les textures, les jeux de lumière et les couleurs pour montrer comment l’image transforme la nourriture en objet culturel désirable. Cette démarche nous permet d’explorer la nuance entre ce qui nourrit le corps et ce qui nourrit le regard, une frontière de plus en plus fine dans la culture visuelle contemporaine.

L’esthétique au service de l’économie de l’attention

Cette mise en scène s’inscrit pleinement dans la culture de l’attention façonnée par les algorithmes des plateformes numériques. Ce ne sont pas les jeunes qui vont activement chercher des contenus culinaires, mais les images qui s’imposent à eux au fil de leur navigation. Les plateformes privilégient les contenus courts, rythmés dont l’esthétique est lissée, dans lesquels la nourriture devient davantage une performance visuelle qu’un savoir-faire culinaire. On      « consomme » donc des vidéos comme divertissement, en laissant défiler des images qui stimulent la vue plutôt que l’envie de cuisiner. La cuisine devient ainsi un spectacle plus qu’une pratique. Cette tendance se reflète également dans la réception : les jeunes rencontrés aiment, partagent ou s’inspirent, mais passent rarement à l’acte.

Dans ce contexte, la nourriture devient une performance visuelle pensée pour séduire immédiatement. 

Couleurs vives, éclairages maîtrisés, mouvements rapides et musiques accrocheuses transforment les plats en objets spectaculaires.

Cette logique renforce une consommation rapide des contenus, dans laquelle l’image prime sur l’apprentissage, confirmant ainsi le rôle central de l’esthétique dans la circulation des contenus culinaires sur les réseaux sociaux.

Les vidéos culinaires comme expérience de divertissement

Parmi les personnes rencontrées, Yasmine, franco-marocaine de 24 ans, confirme qu’elle regarde volontiers des vidéos de pâtisseries ou des plats tendance « pour voir de belles images », sans pour autant suivre activement ces comptes ni rechercher ce type de contenu dans son fil d’actualité. Cette posture illustre une consommation contemplative de la nourriture en ligne, dans laquelle le plaisir visuel prime sur l’envie de reproduire les recettes. William, Franco-Portugais, adopte une démarche similaire : il tombe principalement sur des vidéos humoristiques ou sur des contenus de restaurants mis en scène de manière attrayante, dans lesquels « l’aspect visuel est important », mais qui ne débouchent pas nécessairement sur une pratique culinaire. Dans ces deux cas, la nourriture devient un objet de divertissement intégré au fil d’actualité plutôt qu’un support d’apprentissage.

 

Le témoignage de Syntyche, une étudiante originaire du Bénin qui vit seule, permet d’affiner cette analyse. Elle explique qu’elle est particulièrement sensible à la qualité visuelle des vidéos : « Quand les images sont de bonne qualité, que la personne filme bien et transcrit ce qu’elle dit, ça me rassure. Je me dis que c’est quelqu’un qui met du soin dans ce qu’il fait. » Cette attention portée à la forme renforce la crédibilité du contenu sans pour autant modifier les habitudes alimentaires. Syntyche précise en effet qu’elle n’est pas influencée par ces contenus, car elle a déjà un style alimentaire bien défini.

Des contenus esthétisés pour enrichir leur culture culinaire 

La prédominance de la logique esthétique n’empêche toutefois pas totalement une appropriation pratique de ces contenus. En effet, lors des entretiens, certains jeunes ont déclaré rechercher activement des recettes, qui répondent à des critères précis : simplicité, rapidité, accessibilité des ingrédients ou cohérence avec leur mode de vie. Ils plébiscitent les formats courts et pédagogiques, accompagnés de sous-titres ou d’étapes clairement présentées, qui facilitent la reproduction des recettes chez soi. Maricia suit des contenus culinaires « beaucoup plus pour apprendre à cuisiner de nouvelles choses pour voir de belles images aussi. Et pour le plaisir ». Dominique n’est pas très active sur les réseaux socio-numériques, mais elle est attirée par l’aspect visuel des vidéos qu’elle regarde. Elle contribue financièrement à un compte Instagram qui parle de véganisme, car c’est un sujet qui l’intéresse.

Anis, lui, dit :

« Je suis accro à TikTok. Je ne sais pas, j’adore ça. En vrai, ça m’inspire sur plein de trucs pour faire des sanswichs par exemple. J’aime aussi les photos sur Instagram. »

L’interface visuelle de TikTok, simple et efficace, permet de visualiser plusieurs contenus vidéo en quelques gestes. Syntyche, qui vit seule, explique : « Depuis que j’ai commencé, depuis que je vis seule et que j’assume moi-même mon alimentation, je veille à avoir quand même un repas équilibré, c’est-à-dire des légumes. Si c’est des pâtes, je veille à y ajouter des légumes et des protéines. »

Toutefois, cette reproduction apprentissage reste souvent sélective. Les jeunes rencontrés expliquent qu’ils testent surtout des recettes faciles à réaliser et compatibles avec leur quotidien, plutôt que des plats trop élaborés ou spectaculaires. Ainsi, même lorsque la cuisine est mise en scène de manière esthétique, seuls certains contenus franchissent la frontière entre l’écran et l’assiette. Ce sont des critères pratiques qui déterminent le passage à l’action. L’influence des contenus culinaires se situe à l’intersection du plaisir visuel et de l’usage pratique.

Les productions photographiques de l’article s’inscrivent dans cette dynamique : les photographes ont accentué la lumière, les textures et la mise en scène afin d’illustrer cette dimension esthétique. La nourriture y est conçue pour être regardée avant d’être mangée, soulignant ainsi la manière dont la gastronomie devient un contenu visuellement esthétique à part entière, plus proche du loisir visuel que de la cuisine réelle.

Transformation alimentaire et construction identitaire

Les vidéos culinaires peuvent jouer un rôle dans la construction identitaire. Dominique, Manon et William ont tous expérimenté un changement de régime alimentaire influencé par les comptes qu’ils suivent.

Chez Dominique, le végétarisme est devenu un véritable ancrage identitaire. En suivant des comptes culinaires végétariens, elle a opté pour un régime végétarien et y a retrouvé une cohérence entre ses valeurs, ses pratiques et son histoire personnelle.
« Mon père a dit que j’étais née végétarienne quand j’ai commencé à manger des légumes à table, et c’est cette identité que j’ai retrouvée à travers les comptes que je suivais. ». Le végétarisme devient alors bien plus qu’un simple choix alimentaire ; il représente une manière de se définir, de s’affirmer et de se reconnaître à travers une communauté de pratiques et de représentations partagées en ligne.

Pour Manon et William, ce changement s’inscrit également dans une dynamique d’autonomisation par rapport au cadre familial. Le fait de quitter le foyer parental marque un tournant, au cours duquel les choix alimentaires deviennent personnels et réfléchis. Pour Manon, c’est en quittant le domicile de sa mère qu’elle a commencé à faire ses propres choix, découvrant progressivement la cuisine végane : « Je ne savais vraiment pas cuisiner avant de devenir végane. » Les réseaux sociaux lui ont alors servi de ressources pratiques et symboliques, lui permettant d’apprendre à cuisiner tout en construisant une nouvelle relation à la nourriture.

Le parcours de William illustre quant à lui le caractère parfois réversible de ces transformations. Devenu végane pendant ses études à Nancy, il a ensuite abandonné ce régime alimentaire en retournant vivre chez ses parents. Cette évolution montre que les choix alimentaires sont étroitement liés aux contextes social et familial, l’influence des réseaux socionumériques s’inscrit dans des conditions matérielles et relationnelles concrètes.

Enfin, certaines trajectoires, comme celle de Manuella, témoignent d’une volonté de s’inscrire ou de faire évoluer une culture alimentaire choisie, parfois en lien avec des traditions culinaires familiales réinterprétées ou redécouvertes grâce aux réseaux socionumériques. Les réseaux offrent un accès à des recettes, des récits et des communautés qui permettent aux jeunes de construire une alimentation en accord avec leurs valeurs, leur histoire et leur identité en construction.

 

L’alimentation devient ainsi un espace privilégié d’expression de soi, où se croisent autonomie, culture et appartenance.

Plusieurs de nos enquêtées vivent encore chez leurs parents, elles ont grandi avec une identité culinaire ancrée dans le cadre familial. C’est notamment le cas de Manuella, Maricia et Yasmine, dont les habitudes alimentaires sont en grande partie influencées par la cuisine de leurs parents. Cette transmission familiale constitue une base solide de pratiques, de goûts et de références culinaires, souvent liées à une culture ou à une origine spécifique.

Manuella : « On mange plus de repas africains que français. (…) Par exemple, si on a mangé du riz la veille, je propose de manger des légumes. Comme j’adore les brocolis, je vais au centre commercial, au supermarché, et j’achète des brocolis, des carottes, des petits pois, et je prépare un plat avec des légumes pour varier un peu l’alimentation, car en Afrique, on mange vraiment beaucoup de riz. On en mange vraiment beaucoup, donc j’essaie de varier un peu avec des légumes. Franchement, [les parents] sont un peu obligés de manger. » Les contenus food ne se substituent pas à la cuisine familiale, mais viennent l’enrichir, la questionner ou la mettre en perspective.

L’utilisation des réseaux socionumériques traduit une forme d’autonomisation progressive. Les jeunes concernés commencent à affirmer leurs propres goûts, préférences et curiosités culinaires, entre découvertes de nouvelles saveurs et respect d’une tradition culinaire liée à leur origine culturelle. L’alimentation devient alors un espace hybride, à la croisée de la transmission familiale et de l’exploration numérique, dans lequel se construisent progressivement l’identité, l’autonomie et l’appartenance culturelle.

L’analyse des informations recueillies montre que les jeunes interrogés sont avant tout sensibles à l’esthétique du glamfood. Cette prédominance du visuel suggère que les réseaux sociaux participent davantage à la reproduction et au renforcement de codes culturels existants qu’à une transformation profonde des pratiques alimentaires. En consommant et en partageant ces images, les jeunes réinvestissent des formes esthétiques déjà connues et valorisées. Les transformations observées restent limitées et concernent surtout certains profils engagés, notamment autour des régimes végétariens ou véganes.

Démarche photographique

Explorant des situations culinaires variées, ces natures mortes gastronomiques oscillent entre séduction, familiarité des réseaux sociaux et aspect repoussant. L’esthétique séduisante se caractérise par des matières brillantes, lisses et des couleurs vives. L’esthétique familière fait référence aux contenus lifestyle visibles sur les réseaux sociaux, dans une palette de couleurs plus douce. Enfin, la dimension repoussante concerne le choix des ingrédients utilisés, appétissants au premier regard, puis troublant lorsqu’on y regarde de plus près, comme cette gelée luisante enfermant une crevette.

Pensée comme une grille de publication, un             « feed » pouvant provenir d’Instagram ou de TikTok, la série rassemble une dizaine de photographies mêlant images fixes et courtes vidéos afin de créer un univers visuel fascinant et attirant, semblable aux codes actuels des réseaux sociaux. En détournant les règles de la mise en scène culinaire, dont l’aspect visuel est tout aussi important que le plat lui-même, cette série expose la dimension à la fois performative et séduisante de ce type de contenus visuels, jusqu’à en faire des plats parfois immangeables.

Bibliographie

Allard, L. & David, G. Interroger les mobiles du désir : les pratiques du #foodporn. Communication & langages, 2022/3 (n°213), 17–26. Paris : Presses Universitaires de France. 2022

Augueres, C. & Pichon, F. Influenceurs sur les réseaux sociaux : freins ou leviers à la qualité alimentaire ? Dans Produire et se nourrir : le défi quotidien d’un monde déboussolé (Publications Demeter). Paris : IRIS Éditions / Club Déméter. 2021

De Iulio, S., de La Broise, P., Depezay, L. & Kovacs, S. L’alimentation sous influence : six cas de micro-célébrités sur Instagram. Communication & Organisation, 2021/2 (n°60), 77–93. Bordeaux : Presses Universitaires de Bordeaux. 2021

Jouët, J. Technologies de communication et genre : des relations en construction. Réseaux, 2003/4 (n°120), 53–86. Paris : La Découverte. 2003

Jouët, J. Retour critique sur la sociologie des usages. Réseaux, 2011/5–6 (n°168–169), 93–129. Paris : La Découverte. 2011.

L'auteur.e

Angèle Bignon Lokossi & Marina Floriane Djakli & Rana Sakha Putri
Née au Bénin en 1997, Angèle Bignon Lokossi est étudiante en industries culturelles, parcours « Communication par l'image et cultures numériques », à l'université Paris 8. Elle est titulaire d’une licence en journalisme, avec une spécialisation en reportage d’images, et d’un master en communication et relations publiques. Sa recherche porte sur l'exportation du cinéma béninois sur les plateformes numériques, de la production à la diffusion. Elle est passionnée par la communication digitale, le cinéma et les plateformes numériques. // Née en 1999 au Bénin, Marina Floriane Djakli est étudiante en master 1 à Ecole Universitaire de Recherche en art technologie et médiation humaine (ArTeC) à Paris 8. Diplômée de deux licences en Arts Plastiques à l'Institut National des Métiers d'Art d'Archéologie et de la Culture (INMAAC) et à l'Université Paris 8, elle s'intéresse particulièrement a l'art africain sous toutes ses formes. Sa recherche porte sur les tresses africaines comme forme d'expression identitaire et culturelle. Elle est passionnée par l'art et la mode.// Née en 1998 à Jakarta, Rana Sakha Putri est étudiante en master 2 « Industries culturelles » parcours « Communication par l'image et cultures numériques ». Diplômée d'une licence en architecture et arts plastiques, ainsi que d'un master en arts contemporains, elle s'intéresse particulièrement à l'art et à l'architecture. Son mémoire porte sur le lien entre performance et communication.

Le.la photographe

Savannah Beau & Chloé Boulestreau
Savannah Beau est une photographe française travaillant entre Paris et le sud de la France. Après des études d’Arts et de Design, elle étudie actuellement à l'École nationale supérieure Louis-Lumière où elle suit un master photographie. Son travail s'articule principalement autour de la photographie de mode, du flou de bougé et des procédés alternatifs. À travers ces pratiques, elle cherche à retrouver une certaine matérialité de l’image et questionner les notions de mouvements du corps dans l’espace. Elle aime créer une atmosphère surréaliste et explorer plusieurs médiums à la fois. // Chloé Boulestreau, travaille entre Paris et la région Grand Est. Artiste photographe, actuellement étudiante au sein du Master Photographie à l’ENS Louis-Lumière, elle est également diplômée de la Haute École des arts du Rhin. Dans son travail de l’image, elle se focalise sur l'expérience du spectateur. Elle imagine des dispositifs photographiques immersifs et interactifs, pouvant être réalisés aussi bien grâce à des procédés anciens, qu'avec des outils numériques.
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