Les tradwives états-uniennes sont souvent explicitement liées à des groupes politiques d’extrême droite, en est-il de même pour les influenceuses françaises, ou n’en reprennent-elles que les codes esthétiques et le mode de vie ? Le lien entre contenus tradwives et idéologies est-il perceptible par les publics ? Pour répondre à ces questions complexes nous avons utilisé une méthodologie hybride combinant observation participante sur Instagram, analyse de comptes et entretiens auprès de 4 femmes entre 20 et 60 ans susceptibles de s’y intéresser.
Immersion dans l'univers international des tradwives et de leur radicalité
Nous avons également pu discuter avec Elisabeth, jeune femme issue d’une famille chrétienne de huit enfants, dont le père était militaire et la mère, docteure, a été femme au foyer durant l’enfance des enfants, puis entrepreneuse. Consommatrice de contenus culinaires variés, elle distingue clairement la figure de la femme au foyer de celle de la tradwife idéologique et critique les injonctions normatives associées à certains discours traditionalistes.
Les comptes français ont souvent assez peu de visibilité, contrairement aux influenceuses américaines qui comptabilisent des centaines de milliers de vues, et sont plus policés. La vigilance semble plus forte en France sur les questions identitaires et l’égalité de genre1 . L’extrême droite reste entourée de contre-poids. La radicalité est confinée à des profils très engagés politiquement, comme celui de Thais d’Escufon. Un modèle familial avec un seul revenu est peut-être plus facile à envisager aux États-Unis en raison de la difficulté d’accès aux villes, favorisant le retour à la domesticité des femmes. La tradition républicaine laïque donne sans doute moins d’emprise au conservatisme chrétien, alors qu’aux États-Unis la droite religieuse est puissante.
L’adhésion des femmes aux théories d’extrême droite aux Etats-Unis est cependant assez récent, Léane Alesta y voit la conséquence de nouvelles stratégies politiques qui font incarner l’idéologie d’extrême droite par des femmes, l’éloge de la famille nombreuse permettant de véhiculer un discours nationaliste. La famille permettrait de faire perdurer la nation. « Elles sont érigées en symboles de la continuité nationale incarnant, à travers la maternité et l’éducation, la transmission des valeurs culturelles et morales. Figures de la mère patrie, elles deviennent les gardiennes de l’identité collective, protectrices et nourricières d’un peuple en quête de pérennité. » D’après les sondages de sortie des urnes de CNN, 53 % des femmes ont voté Trump en 2016 (source : Blast, « Comment l’extrême droite récupère les femmes : l’imposture », vidéo du 17 juin 2025).
« Figures de la mère patrie, elles deviennent les gardiennes de l’identité collective, protectrices et nourricières d’un peuple en quête de pérennité. »
Léane Alestra, Les Vigilantes
« Oui en effet on peut dire que la situation de la pandémie a beaucoup joué, le confinement est arrivé l’année de mes 18 ans et le début des études supérieures, donc je ne saurais pas trop dire ce qui a joué. Mais en tout cas c’est notamment suite à la pandémie que j’ai déclaré des maladies inflammatoires auto-immunes, entraînant inévitablement un changement drastique dans mon alimentation et dans notre mode de vie également. Je tiens à ce que mon mari et mes enfants mangent le plus sainement, brut et local possible; pour les mêmes raisons. Je pense qu’on peut tous être touchés par la maladie à un moment donné, et quelle qu’elle soit, le meilleur remède passe avant tout par le fait de bien se nourrir avec les bons aliments. »
Gabriella
Gabriella vit en Italie mais s’intéresse au mouvement pro-life et MAGA états-unien. Elle pense que, quand une influenceuse utilise le tag tradwife, cela veut dire qu’elle partage ces idées politiques.
La tradwife : une figure clivante, entre traditionalisme nostalgique et violence extrémiste
En Allemagne et en Europe de l’Est, certaines tradwives véhiculent des contenus idéologiques néonazis ouvertement. C’est le cas des Granola nazies, une dérive du mouvement tradwive sur TikTok qui se réfère aux mouvements völkisch, mouvements nationalistes et eugénistes apparus en Allemagne à la fin du XIXe siècle, auxquels l’AFD veut redonner une connotation positive (Le Monde du 13 septembre 2016)1. « Inspirées du romantisme allemand, ces mouvances lient protection de la nature et de l’environnement à la protection de la race2».
Une esthétique écologique ambivalente
« Si on suppose que la norme, donc le conformisme, mange de la nourriture hautement industrielle, et dénuée de nutriments; alors oui il y a une certaine volonté de non-conformisme car je tiens à être en bonne santé et à ce que ma famille le soit. Plus sérieusement, je ne me pose pas la question de me conformer à qui que ce soit ou quoique ce soit. Je vais au supermarché acheter mes packs d’eau et mon sopalin-papier toilette. Le reste c’est les producteurs, le boucher, le fromager, et mon potager tout simplement. Et je crois que c’est une grosse partie de la population finalement, surtout à la campagne. Pas la norme certes, mais une minorité qui existe tout de même. »
La chaleur du foyer des tradwives peut attirer ou susciter des résistances
Nous avons mené une enquête auprès de trois femmes pour tester la réception de la dimension politique des contenus tradwives. Christine et Angelica y sont sensibles, tandis que Léa y reste imperméable.
« Elles me font réfléchir. Parce qu’à 35 ans, je me pose la question, est-ce que c’est le chemin maintenant que je dois prendre ? Oui, parce qu’à cet âge-là, normalement, une femme doit avoir un appartement, un travail, un enfant.
Angelica
Angelica comprend surtout ces contenus comme des histoires de choix personnels et de motivation individuelle. Elle ne les lit pas comme un discours idéologique clair, mais plutôt comme des images de femmes qui semblent avoir réussi leur vie. Même si cela peut parfois lui faire ressentir un léger décalage avec sa propre situation, elle perçoit ces contenus de manière plutôt positive, comme une forme d’encouragement à réfléchir à ses propres choix de vie.
Elle associe également ces contenus à des liens avec l’anti-vaccination et la médecine alternative. Par ailleurs, cette esthétique du « c’était mieux avant » peut, selon elle, évoquer « des imaginaires d’extrême droite ». Elle évoque aussi une figure emblématique des tradwives sur les réseaux socionumériques, Nara Smith. En France, elle remarque également l’émergence de jeunes femmes devenant mères dès le début de la vingtaine.
« J’ai l’impression d’une femme cantonnée à des rôles issus du patriarcat : être mère, être là pour la maison, être associée à la cuisine et responsable de ça. »
Léa
L’art culinaire présenté dans les contenus tradwife et leur esthétique pourraient bien être une manière d’attirer un public de femmes vers une mise en pratique des idéologies conservatrices d’extrême droite promues par ces comptes. L’apparence innocente des contenus dissimule des choix idéologiques, la personne qui les produit peut être modérée mais tout de même interagir avec des contenus plus radicaux. Les internautes qui les consultent peuvent, comme Angelica et Christine, passer à côté du message et se projeter dans cette image de la femme que promeuvent les tradwives qui relève surtout d’une vision conditionnée — voire « brainwashée » — par une idéologie anti-féministe, nourrie en outre par un privilège blanc. D’autres internautes, familiarisés avec la lecture critique de l’image, comme Léa, résisteront à cette idéalisation du retour des femmes à la cuisine!
Bibliographie / Sources
- ADN. (s.d.). COVID-19, Black Lives Matter… Comment les GAFAM réagissent aux enjeux sociaux de l’époque. L’ADN. Consulté le 13 décembre 2025, sur https://www.ladn.eu/tech-a-suivre/silicon-valley-covid19-black-lives-matter-interview-fred-turner/ L’ADN
- ADN. (s.d.). Quoi: comment l’esthétique cottagecore envahit TikTok. L’ADN. Consulté sur https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/usages-par-generation/quoi-cottagecore-esthetique-envahit-tiktok/ L’ADN
- Rencontre avec les trad wives, des influenceuses anti-féministes prônant les valeurs traditionnelles. (2024, 28 février). Euronews. Consulté sur https://fr.euronews.com/culture/2024/02/28/rencontre-avec-les-trad-wives-des-influenceuses-anti-feministes-pronant-les-valeurs-tradit
- Ecofascisme : écologie et extrême-droite, une histoire d’amour qui prend de l’ampleur. L’ADN. Consulté sur https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/ecofascisme-ecologie-et-extreme-droite-lhistoire-damour-qui-prend-de-lampleur/
- Qui sont les “granola nazis”, ces influenceuses d’extrême droite ? L’ADN. Consulté sur https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/qui-sont-les-granola-nazis-ces-influenceuses-dextreme-droite/
- Tradwives : ces influenceuses qui rendent l’extrême droite rassurante et décorative. L’ADN. Consulté sur https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/tradwives-ces-influenceuses-qui-rendent-lextreme-droite-rassurante-et-decorative/
- Quand les réseaux sociaux fantasment la vie à la campagne. Yahoo Actualités. Consulté sur https://fr.news.yahoo.com/tendance-cottagecore-r%C3%A9seaux-sociaux-fantasment-085018920.html
- Zoom Zoom Zen (22 février 2024). Radio France (podcast). Consulté sur https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-jeudi-22-fevrier-2024-3192193
- Turner, F. (2013). Aux sources de l’utopie numérique : De la contre-culture à la cyberculture. C&F Éditions. L’ADN
- Fractions politiques et discours publics (2016, 13 septembre). Le Monde. Consulté sur https://www.lemonde.fr/europe/article/2016/09/13/en-allemagne-l-afd-veut-dediaboliser-le-mot-volkisch_4996857_3214.html
- Article scientifique. (s.d.). Informit. Consulté sur https://search.informit.org/doi/epdf/10.3316/informit.873023567302359
Notre enquête sociophotographique autour de la dimension idéologique de certains contenus tradwife sur les réseaux sociaux, appelait une création visuelle qui souligne une ambivalence entre esthétisation et suggestion d’un danger. Par l’emprunt de codes visuels hérités de la publicité vintage, de films hollywoodiens ou issus des plateformes numériques, nos photographies revêtent un aspect factice. Les décors simplifiés pour évoquer l’espace domestique et les poses exagérées achèvent de donner aux images une impression artificielle. Les sourires trop grands, les couleurs criardes, la mise en scène parodique et une lumière « trop parfaite », véhiculent ce sentiment d’étrangeté et de malaise : derrière tous ces artifices pensés pour être attrayants se cache peut-être une diffusion insidieuse d’idées conservatrices, voire extrémistes.
Nous tenons à remercier Elisa Asproni et Emma Plockyn d’avoir accepté de poser pour ce projet ainsi que Laeticia Frere pour le maquillage et la coiffure.
La tradwife en tant que trend (tendance sur les réseaux sociaux) est un phénomène à la fois fascinant dans ce qu’il déploie de mise en scène et d’adhésion mais aussi inquiétant dans le discours conservateur qu’il véhicule. Notre enquête sociologique autour de ce phénomène et de ses liens avec des idéologies proches de l’extrême droite appelait une création visuelle qui souligne cette ambivalence entre esthétisation et danger larvé.
1 qui présente le supposé mode de vie des créateur·ice·s de contenus
2 une torche principale éclairant le visage d’un côté, une secondaire moins puissante qui vient rendre les ombres moins sombres, et une troisième qui éclaire le dos du personnage, créant un contour lumineux derrière sa tête et son épaule
3 théorie développée dans un article du même nom par le roboticien Masahiro Mori en 1970 dans la revue Energy et qui développe l’idée selon laquelle plus un robot ressemble à un être humain, plus il parait monstrueux
