La cuisine politique des tradwives, la nourriture comme porte d’entrée idéologique

Médiatisées par Thaïs d’Escufon, la figure des tradwives, trend importée des Etats-Unis est devenue à la mode en France. Le contenu tradwife comprend en majorité des vidéos de cuisine, mais aussi de lifestyle, des publications à l’esthétique travaillée proposant des représentations de la femme « traditionnelle » que les photographes ont ici réinterprétées dans les productions visuelles. Les vidéos sont parfois accompagnées de messages politiques, moralistes, ou plus philosophiques. Les tradwives sont aussi présentes sur le marché de l’influence. Certaines figures états-uniennes du mouvement utilisent leur image pour commercialiser des produits alimentaires, de cuisine, de beauté ou de santé: Ballerina farm vend des produits surgelés, des protéines, des produits pour la pâtisserie et des ustensiles de cuisine sur sa boutique en ligne, Sara Winford a une boutique de robes

L
es tradwives états-uniennes sont souvent explicitement liées à des groupes politiques d’extrême droite, en est-il de même pour les influenceuses françaises, ou n’en reprennent-elles que les codes esthétiques et le mode de vie ? Le lien entre contenus tradwives et idéologies est-il perceptible par les publics ? Pour répondre à ces questions complexes nous avons utilisé une méthodologie hybride combinant observation participante sur Instagram, analyse de comptes et entretiens auprès de 4 femmes entre 20 et 60 ans susceptibles de s’y intéresser. 

Immersion dans l'univers international des tradwives et de leur radicalité

Nous avons créé un compte Instagram le 24 octobre 2025 que nous avons utilisé pendant 3 mois. Nous nous sommes abonnées à 219 comptes, principalement des comptes tradwives et nous sommes entrées en contact avec celles qui ont accepté de nous répondre. Nous avons également pu observer les contenus publiés et partagés par ces personnes et nous faire une idée de leurs followers et des personnes qu’elles suivent. Nous avons échangé par message avec 5 tradwives  (3 françaises et 2 anglophones), et réalisé un entretien en visioconférence avec Elizabeth qui suit ces contenus. 
Nous avons échangé via notre compte Instagram avec des productrices de contenus : Ambre1, productrice régulière de contenus culinaires et domestiques centrés sur le foyer et l’autonomie alimentaire sans revendication politique explicite ; Emelyne, à la fois influenceuse et consommatrice de contenus culinaires et lifestyle. Angel, jeune femme uruguayenne, chrétienne, se définissant comme féminine, de droite, pro-life et centrée sur le Christ, nous a répondu par messages audio sur Instagram.
 1. la plupart des prénoms ont été changés, et nous avons choisi d’anonymiser les comptes 

 Nous avons également pu discuter avec Elisabeth, jeune femme issue d’une famille chrétienne de huit enfants, dont le père était militaire et la mère, docteure, a été femme au foyer durant l’enfance des enfants, puis entrepreneuse. Consommatrice de contenus culinaires variés, elle distingue clairement la figure de la femme au foyer de celle de la tradwife idéologique et critique les injonctions normatives associées à certains discours traditionalistes. 

Les comptes français ont souvent assez peu de visibilité, contrairement aux influenceuses américaines qui comptabilisent des centaines de milliers de vues, et sont plus policés. La vigilance semble plus forte en France sur les questions identitaires et l’égalité de genre1 . L’extrême droite reste entourée de contre-poids. La radicalité est confinée à des profils très engagés politiquement, comme celui de Thais d’Escufon. Un modèle familial avec un seul revenu est peut-être plus facile à envisager aux États-Unis en raison de la difficulté d’accès aux villes, favorisant le retour à la domesticité des femmes. La tradition républicaine laïque donne sans doute moins d’emprise au conservatisme chrétien, alors qu’aux États-Unis la droite religieuse est puissante.

L’adhésion des femmes aux théories d’extrême droite aux Etats-Unis est cependant assez récent, Léane Alesta y voit la conséquence de nouvelles stratégies politiques qui font incarner l’idéologie d’extrême droite par des femmes, l’éloge de la famille nombreuse permettant de véhiculer un discours nationaliste. La famille permettrait de faire perdurer la nation. « Elles sont érigées en symboles de la continuité nationale incarnant, à travers la maternité et l’éducation, la transmission des valeurs culturelles et morales. Figures de la mère patrie, elles deviennent les gardiennes de l’identité collective, protectrices et nourricières d’un peuple en quête de pérennité. » D’après les sondages de sortie des urnes de CNN, 53 % des femmes ont voté Trump en 2016 (source : Blast, « Comment l’extrême droite récupère les femmes : l’imposture », vidéo du 17 juin 2025). 

« Figures de la mère patrie, elles deviennent les gardiennes de l’identité collective, protectrices et nourricières d’un peuple en quête de pérennité. »

Léane Alestra, Les Vigilantes

On assiste ainsi à une récupération politique de la trend tradwife sur les réseaux sociaux et dans les médias. Aux États-Unis, elle serait arrivée à peu près en même temps que l’élection de Trump en 2016, tandis que le Covid aurait favorisé un sentiment de burn-out chez ces femmes qui les aurait rendues plus perméables à l’idée de ne pas retourner au travail et de choisir un mode de vie différent à la campagne.
En France, La Manif pour tous en 2012 a accentué la concentration des mouvements d’extrême droite autour des questions de l’orientation sexuelle et de la parentalité, et par extension aux problématiques de genre. Ces questions sont très présentes aussi dans le discours de Trump, qui attaque les personnes transgenre et répand une parole anti-féministe. 
Ambre, une influenceuse que nous avons interrogée, nous confirme que ça a été le cas pour elle, pour des raisons de santé : 

« Oui en effet on peut dire que la situation de la pandémie a beaucoup joué, le confinement est arrivé l’année de mes 18 ans et le début des études supérieures, donc je ne saurais pas trop dire ce qui a joué. Mais en tout cas c’est notamment suite à la pandémie que j’ai déclaré des maladies inflammatoires auto-immunes, entraînant inévitablement un changement drastique dans mon alimentation et dans notre mode de vie également. Je tiens à ce que mon mari et mes enfants mangent le plus sainement, brut et local possible; pour les mêmes raisons. Je pense qu’on peut tous être touchés par la maladie à un moment donné, et quelle qu’elle soit, le meilleur remède passe avant tout par le fait de bien se nourrir avec les bons aliments. » 

JD Vance, vice-président des Etats-Unis, a attaqué Kamala Harris parce qu’elle n’avait pas d’enfant en la traitant pendant la campagne électorale de « femme à chats malheureuse ». Il promeut une conception traditionnelle de la famille. Une des premières mesures de la Cour suprême sous Trump a été de retirer le droit constitutionnel à l’avortement.
Beaucoup de tradwives affirment leur position contre l’avortement, souvent en référence à la politique de Trump. D’après notre observation les contenus des tradwives françaises semblent plus modérées, mais elles republient beaucoup de contenu pro-Trump, anti-avortement, et conspirationniste. Elles likent des posts sur des comptes qui affichent des idées plus radicales. Nous avons de ce fait constaté une porosité entre les comptes modérés, de personnes se disant apolitiques, et les comptes qui expriment des idées radicales. 
Dans les posts de tradwives que nous avons observés, beaucoup rendent hommage à Charlie Kirk, dont l’assassinat est vu comme un acte de « terrorisme trans », du fait que le tueur présumé vivait avec une femme trans. Gabriella le cite parmi ses références, elle se reconnaît dans l’idéologie d’extrême droite américaine : 
 » Les thèmes que j’aborde sont le Christianisme, la tradition, les rôles genrés, la féminité et la masculinité. Les idées que je défends sont l’anti-féminisme, les grandes familles, le mouvement conservateur, la mentalité conservatrice et le mouvement pro-life.
– A quoi associez-vous ces positions ? Qui selon vous les défend le mieux ? 
– Je les associe à des personnages comme Candace Owens, Charlie Kirk, Kristian Hawkins, Lila Rose et Savanna Faith Stone. « 

Gabriella

« Les thèmes que j’aborde [sur mon compte] sont le Christianisme, la tradition, les rôles genrés, la féminité et la masculinité. Les idées que je défends sont l’anti-féminisme, les grandes familles, le mouvement conservateur, la mentalité conservatrice et le mouvement pro-life.
– A quoi associez-vous ces positions ? Qui selon vous les défend le mieux ? 
– Je les associe à des personnages comme Candace Owens, Charlie Kirk, Kristian Hawkins, Lila Rose et Savanna Faith Stone. « 

Gabriella vit en Italie mais s’intéresse au mouvement pro-life et MAGA états-unien. Elle pense que, quand une influenceuse utilise le tag tradwife, cela veut dire qu’elle partage ces idées politiques. 

Au milieu de posts qui manifestent un enthousiasme catholique, on remarque une vidéo d’archives qui montre plusieurs officiers embrasser passionnément leurs femmes à la descente d’un avion accompagnée de la phrase « l’époque où les hommes allaient à la guerre et mourraient me manque », et d’une image de femme blonde portant un bébé dans la nature juxtaposée d’une image de femme en armure tenant une épée, avec la légende : « girl’s biggest indecision ». 

 

La tradwife : une figure clivante, entre traditionalisme nostalgique et violence extrémiste

Marielle Blanchier, mère catholique de 14 enfants, influenceuse sur Instagram, a publié deux livres pour témoigner de sa vie de famille, qu’elle documente abondamment sur son compte en illustrant de nombreuses recettes. Elle est proche de personnalités d’extrême droite. Elle a participé en 2013 au Salon des écrivains catholiques de langue française aux côtés de Jean Sévillia, journaliste de la droite traditionaliste, et Thibaud Collin, professeur à l’Institut des sciences sociales, économiques et politiques cofondé par Marion Maréchal et ancien participant de l’université d’été de La Manif pour Tous. Marielle Blanchier a été décorée de la médaille de la Famille par François Hollande en 2016. Elle est citée dans un numéro de Valeurs actuelles en 2018 et dans une video de Tibo InShape. 
Elisabeth, professeure d’anglais, que nous avons rencontrée sur Instagram, a une lecture très critique des contenus tradwives du fait de sa bonne connaissance du milieu catholique traditionnaliste :
« J’avais des amies, qui [ne] sont plus mes amies, qui étaient beaucoup trop dans la mode tradwife. Et donc, elles, pour le coup, disaient : moi, je vais faire des études qui ne vont pas me servir. Parce que, de toute façon, je vais trouver un garçon et je vais me marier avec lui. Enfin, moi, je trouve ça nul. Mais après, c’est leur choix. »
Elisabeth fait le lien avec le patriarcat et la religion :
« chez les tradwives…. Tout doit être parfait, […] le mari est au-dessus de tout, tu lui dois respect et obéissance. En vrai, non… Vous êtes deux êtres à part entière, et en fait, tu as autant de voix que ton mari, juste, t’as décidé de faire ce choix. Normalement, vous avez décidé ensemble qu’un de vous deux reste à la maison pour les enfants, quoi. »
 Elle témoigne néanmoins avoir participé à une université d’été d’Academia Christiania, une organisation identitaire et catholique traditionaliste française, fondée en 2013 par Julien Langella, cofondateur de Génération identitaire, dans le sillage de La manif pour tous. Un lieu de sociabilisation important pour les participant.e.s où beaucoup d’hommes viennent, selon elle, surtout pour trouver une épouse. 
 

En Allemagne et en Europe de l’Est, certaines tradwives véhiculent des contenus idéologiques néonazis  ouvertement. C’est le cas des Granola nazies, une dérive du mouvement tradwive sur TikTok qui se réfère aux mouvements völkisch, mouvements nationalistes et eugénistes apparus en Allemagne à la fin du XIXe siècle, auxquels l’AFD veut redonner une connotation positive (Le Monde du 13 septembre 2016)1. « Inspirées du romantisme allemand, ces mouvances lient protection de la nature et de l’environnement à la protection de la race2».

1 Thomas Wieder, « En Allemagne, l’AfD veut dédiaboliser le mot « völkisch » », Le Monde, disponible sur <https://www.lemonde.fr/europe/article/2016/09/13/en-allemagne-l-afd-veut-dediaboliser-le-mot-volkisch_4996857_3214.html
2 Laure Coromines, « Écofascisme : écologie et extrême droite, l’histoire d’amour qui prend de l’ampleur », l’ADN, disponible sur <https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/ecofascisme-ecologie-et-extreme-droite-lhistoire-damour-qui-prend-de-lampleur/

Une esthétique écologique ambivalente

Sans se revendiquer d’extrême droite, les sympathisantes du courant tradwife, que nous avons rencontrées, se réfèrent souvent à des valeurs chrétiennes. Emelyne  se présente comme « une mère catholique de quatre enfants », sa famillle prie avant chaque repas. Elle revendique une forme d’autonomie alimentaire par la production d’œufs, et s’inscrit dans une approche de la cuisine fondée sur « la modération, la simplicité et une forme de sobriété joyeuse » nourrie par des récits religieux chrétiens et moraux.
Cependant l’esthétique du retour à la campagne n’est pas toujours conservatrice. Même si l’imagerie est presque la même, l’esthétique cottagecore est plutôt lesbienne et de gauche, et prône un mode de vie loin du système capitaliste, bien qu’elle fasse plutôt référence au romantisme victorien ou aux années 70 : petites maisons soignées et femmes en robe longue qui font des tartes, elle ne prône pas un retour à des valeurs conservatrices, mais fait de la maisonnée un safe-space
Certains entretiens rattachent les pratiques traditionnelles du « fait maison » à une logique de résistance à l’industrialisation et de recherche de cohérence sanitaire et matérielle, sans revendiquer d’appartenance politique. Pour Ambre, femme au foyer, la cuisine maison et une certaine autonomie alimentaire (grâce à son potager) sont directement liées à des enjeux de santé et d’économie. Il s’agit pour elle d‘un mode de vie relativement courant dans les milieux ruraux. La pandémie a eu un impact sur sa santé physique et l’a amenée à adopter une alimentation qu’elle qualifie de « plus saine, plus brute et la plus locale possible ». 
Chez Ambre comme chez Elisabeth, cette pratique naturelle ou traditionnelle s’appuie sur un registre critique anti-industriel, voire ponctuellement anti-capitaliste, sans pour autant se transformer en une identité militante. 
On en déduit que les valeurs d’écologie, de modération ou de sobriété ne relèvent pas nécessairement d’un registre politique de gauche, mais peuvent également s’ancrer dans un cadre religieux et moral. 
Certaines tradwives interrogées semblent ne pas apprécier la réduction de leurs pratiques à un projet politique.
Lorsque nous posons à Ambre la question : « Y a t-il une volonté de non-conformisme dans ce retour à une alimentation saine et naturelle ? », elle répond avec un peu de scepticisme :

« Si on suppose que la norme, donc le conformisme, mange de la nourriture hautement industrielle, et dénuée de nutriments; alors oui il y a une certaine volonté de non-conformisme car je tiens à être en bonne santé et à ce que ma famille le soit. Plus sérieusement, je ne me pose pas la question de me conformer à qui que ce soit ou quoique ce soit. Je vais au supermarché acheter mes packs d’eau et mon sopalin-papier toilette. Le reste c’est les producteurs, le boucher, le fromager, et mon potager tout simplement. Et je crois que c’est une grosse partie de la population finalement, surtout à la campagne. Pas la norme certes, mais une minorité qui existe tout de même. » 

 

Tant que le statut de mère au foyer relève d’un choix personnel, il est délicat de le politiser, ça peut être lié à la profession du mari. Mathilde, dont le père est militaire, explique :  
“Je pense qu’il y a quelques années, je me disais que oui, la femme doit rester à la maison. Je ne sais pas trop pourquoi. Je pense que c’était dans mon environnement. Alors, pas de la famille parce que Maman, elle a créé sa propre entreprise il y a dix ans. Je donne  le contexte. On est huit enfants en tout. Mon père est militaire et ma maman a fait des études vétérinaires. Donc, elle a un doctorat. Et ensuite, elle a travaillé quelques années. Elle a été mère au foyer parce que c’est comme ça qu’elle voulait vivre sa maternité. D’autant plus qu’étant donné que mon père est militaire, on a beaucoup déménagé. Donc, en fait, ce n’était pas possible pour elle d’avoir un emploi fixe.Et quand la dernière est née et que mon père est rentré d’une mission militaire, elle a acheté une première brodeuse. Et maintenant, elle a lancé son entreprise de broderie. Et en fait, elle est chef. Après, je ne dis pas que je ne serais pas tentée, moi non plus, d’avoir un congé maternité.» Elle précise “en fait, je trouve ça bien que la femme puisse aussi bien travailler que créer. Honnêtement, on ne peut pas dissocier les deux. »

La chaleur du foyer des tradwives peut attirer ou susciter des résistances

Nous avons mené une enquête auprès de trois femmes pour tester la réception de la dimension politique des contenus tradwives. Christine et Angelica y sont sensibles, tandis que Léa y reste imperméable.  

Christine rencontrée au Palais Royal, la cinquantaine, de milieu bourgeois, a été femme au foyer pendant vingt ans pour ses trois enfants, avant de travailler aujourd’hui pour un fond d’investissement. Nous lui avons présenté quelques images issues d’un compte « tradwife ». Nous avons remarqué son exigence quant à la mise en scène, à la propreté, à l’efficacité pédagogique et aux aliments utilisés (non transformés) :
« La première est esthétique, même un peu trop “propre”, mais esthétique. Celle où elle tresse, c’est très joli. »
« … celle du bouillon, elle en met partout, elle dépiaute le poulet avec les mains, ce n’est pas agréable à regarder… »
Elle s’interroge également sur l’efficacité de ces vidéos de recettes tutorielles :
« Une vidéo de cuisine doit être rapide, concise et didactique : la recette, le nombre d’ingrédients, lesquels, et le temps de cuisson. Comme c’est sur Instagram, il y a un flot, on ne regarde pas tout, il faut capter vite. »
« Elle dit d’utiliser du bicarbonate pour la lessive, mais elle n’explique pas pourquoi, ni les quantités. On est noyé dans un flot d’informations. Pour moi, ce n’est pas efficace. »
 Elle trouve que certaines tradwives ont l’air débordées, que leur cuisine n’est pas rangée… Elle défend une image de la femme belle, propre et « douce » :
« La première donne envie : il y a le robot, la jeune femme est élégante, la cuisine est propre. Je trouve que c’est important de mettre de la douceur. La dame qui déchire son poulet, ce n’est pas assez doux, c’est trop rustre. »
Nous lui avons montré un autre compte Instagram dont la mise en scène du quotidien est hyper-esthétisée, la cuisine apparaît comme un espace toujours impeccable et maîtrisé, transformant le travail domestique en une image idéale, harmonieuse et hors des contraintes du réel, mais ce compte ne l’a pas intéressé: 
« Ses livres sont beaux, mais on ne voit pas vraiment de recettes, c’est surtout de la promotion. »
L’esthétique domestique particulièrement travaillée dans les contenus culinaires, voire l’idéal implicite de féminité, qui pourrait correspondre à ses attentes, n’a pas produit l’adhésion de Christine. Elle a suscité au contraire une mise à distance critique. Sa réaction pourrait confirmer que la circulation des images de femmes domestiques sur Instagram ne repose pas uniquement sur leur apparence visuelle, mais aussi sur leur capacité, ou incapacité, à rendre compte de la réalité ordinaire du travail domestique, une forme de réalisme.

« Elles me font réfléchir. Parce qu’à 35 ans, je me pose la question, est-ce que c’est le chemin maintenant que je dois prendre ? Oui, parce qu’à cet âge-là, normalement, une femme doit avoir un appartement, un travail, un enfant.

Angelica

Nous avons renconré Angelica à la gare Saint-Lazare. Jeune femme italienne de 35 ans, elle est actuellement en recherche d’emploi en France. 
Elle nous parle de son rejet récent de la politique. « Pour moi, la politique, désormais, c’est un jeu. Non, même pas un Monopoly. Monopoly, c’est déjà plus intelligent. »
Nous lui présentons plusieurs images, issus des mêmes comptes que ceux présentés à Christine. Angelica est sensible à l’idéalisation de la perfection domestique et à la pression normative exercée sur les femmes. Elle le perçoit dans les vidéos, mais le décrit d’une façon positive, en se projetant dans la vie de ces femmes, qu’elle voit comme des images d’une réussite personnelle. 
« J’ai aimé suivre l’histoire de cette femme qui avait envie de construire son avenir et à travers ce qu’est la famille, le travail, la maison, ce sont des points très importants et ça me fait me dire qu’une femme doit être autonome, indépendante. Elle a la liberté de choisir comment évoluer dans sa vie d’une manière respectueuse des autres. »
Ces vidéos lui évoquent un discours d’empowerment féminin, mais semblent aussi susciter chez elle un sentiment de culpabilité, ou d’écart avec le réel.
« Elles me font réfléchir. Parce qu’à 35 ans, je me pose la question, est-ce que c’est le chemin maintenant que je dois prendre ? Oui, parce qu’à cet âge-là, normalement, une femme doit avoir un appartement, un travail, un enfant. Oui, ça me parle beaucoup. Ca me donne la force de faire de mon mieux pour cibler ma vie professionnelle et familiale. ça me parle de comment le faire. »
« Cette femme-là, elle est consciente de ce qu’elle veut, elle va avoir la force de tirer dans une forêt avec un fusil, ce sont des choses qui peuvent me parler de la détermination à faire des choix en tout cas, choisir comment s’habiller, comment occuper son temps. J’aurais pu être plus critique, je ne sais pas. Mais je trouve ça magnifique. C’est très efficace de cette façon-là, c’est bien, j’adore. Ça me parle.
-Est-ce que c’est quelque chose qui vous évoque une vision féministe ?
– Oui, tout à fait féministe. Enfin, après si on regarde bien, pas vraiment. Je veux dire, c’est des trucs qu’après, tu ne vas pas faire tout seul. Avoir un enfant, il faut avoir un homme à côté. Mais ça peut avoir l’air féministe de dire « to have my own farm ».« 
Finalement elle fait part de quelques doutes et témoigne de sa difficulté à comprendre le sous-texte des images qui lui ont été montrées. 
« Elles sont en train de, je ne sais pas, faire ou attendre qui ou quoi. Je ne sais pas quel sujet est évoqué là. Tout et rien au même temps. Oui, c’est très lisse. Ça ne laisse pas transparaître beaucoup d’idéologie très claire, c’est un peu dur à interpréter. »
Pour elle, les contenus sont surtout agréables, ordonnés, visuellement cohérents.
« Je pense que [les vidéos] sont vraiment très bien conçues. Les slides sont très claires et suivent une logique. C’est très intéressant et surtout je trouve ça très fluide. Ce n’est pas juste élégant, je trouve que ça donne des raisons de s’aimer et d’aimer ce qu’on fait et ce qu’on est. C’est impressionnant. Ça donne un peu, oui, la joie de vivre, l’idée de ne pas tomber dans la tristesse, avec les fleurs ça donne vraiment une impression très douce, c’est bien arrangé en tout cas. »

Angelica comprend surtout ces contenus comme des histoires de choix personnels et de motivation individuelle. Elle ne les lit pas comme un discours idéologique clair, mais plutôt comme des images de femmes qui semblent avoir réussi leur vie. Même si cela peut parfois lui faire ressentir un léger décalage avec sa propre situation, elle perçoit ces contenus de manière plutôt positive, comme une forme d’encouragement à réfléchir à ses propres choix de vie. 

Nous avons enfin pu montrer ces mêmes vidéos à Léa, étudiante de 25 ans, faisant des études de photographie, issue de milieu favoisé, son père est technicien supérieur, sa mère cadre dans l’industrie. Elle observe immédiatement  «une esthétique récurrente, une mise en scène du quotidien » ainsi que le fait que « l’on n’a vu que des femmes », établissant très rapidement un lien avec le terme tradwife. Elle porte une vision peu positive des images montrées.

Elle associe également ces contenus à des liens avec l’anti-vaccination et la médecine alternative. Par ailleurs, cette esthétique du « c’était mieux avant » peut, selon elle, évoquer « des imaginaires d’extrême droite ». Elle évoque aussi une figure emblématique des tradwives sur les réseaux socionumériques, Nara Smith. En France, elle remarque également l’émergence de jeunes femmes devenant mères dès le début de la vingtaine.

« J’ai l’impression d’une femme cantonnée à des rôles issus du patriarcat : être mère, être là pour la maison, être associée à la cuisine et responsable de ça. »

Léa

Le regard de Léa relève d’une lecture immédiatement politisée sur ces contenus. Elle interprète l’esthétique domestique et la centralité des figures féminines comme la reproduction de normes patriarcales et l’associe à des imaginaires conservateurs, voire d’extrême droite, nourris par ses références médiatiques et idéologiques préexistantes. 

L’art culinaire présenté dans les contenus tradwife et leur esthétique pourraient bien être une manière d’attirer un public de femmes vers une mise en pratique des idéologies conservatrices d’extrême droite promues par ces comptes. L’apparence innocente des contenus dissimule des choix idéologiques, la personne qui les produit peut être modérée mais tout de même interagir avec des contenus plus radicaux. Les internautes qui les consultent peuvent, comme Angelica et Christine, passer à côté du message et se projeter dans cette image de la femme que promeuvent les tradwives qui relève surtout d’une vision conditionnée — voire « brainwashée » — par une idéologie anti-féministe, nourrie en outre par un privilège blanc. D’autres internautes, familiarisés avec la lecture critique de l’image, comme Léa, résisteront à cette idéalisation du retour des femmes à la cuisine!  

Bibliographie / Sources
Articles Web et Médias
  1. ADN. (s.d.). COVID-19, Black Lives Matter… Comment les GAFAM réagissent aux enjeux sociaux de l’époque. L’ADN. Consulté le 13 décembre 2025, sur https://www.ladn.eu/tech-a-suivre/silicon-valley-covid19-black-lives-matter-interview-fred-turner/ L’ADN
  1. ADN. (s.d.). Quoi: comment l’esthétique cottagecore envahit TikTok. L’ADN. Consulté sur https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/usages-par-generation/quoi-cottagecore-esthetique-envahit-tiktok/ L’ADN
  1. Rencontre avec les trad wives, des influenceuses anti-féministes prônant les valeurs traditionnelles. (2024, 28 février). Euronews. Consulté sur https://fr.euronews.com/culture/2024/02/28/rencontre-avec-les-trad-wives-des-influenceuses-anti-feministes-pronant-les-valeurs-tradit
  1. Ecofascisme : écologie et extrême-droite, une histoire d’amour qui prend de l’ampleur. L’ADN. Consulté sur https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/ecofascisme-ecologie-et-extreme-droite-lhistoire-damour-qui-prend-de-lampleur/
  1. Qui sont les “granola nazis”, ces influenceuses d’extrême droite ? L’ADN. Consulté sur https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/qui-sont-les-granola-nazis-ces-influenceuses-dextreme-droite/
  1. Tradwives : ces influenceuses qui rendent l’extrême droite rassurante et décorative. L’ADN. Consulté sur https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/tradwives-ces-influenceuses-qui-rendent-lextreme-droite-rassurante-et-decorative/
  1. Quand les réseaux sociaux fantasment la vie à la campagne. Yahoo Actualités. Consulté sur https://fr.news.yahoo.com/tendance-cottagecore-r%C3%A9seaux-sociaux-fantasment-085018920.html 
  1. Zoom Zoom Zen (22 février 2024). Radio France (podcast). Consulté sur https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-jeudi-22-fevrier-2024-3192193
Sources Académiques / Rapports
  1. Turner, F. (2013). Aux sources de l’utopie numérique : De la contre-culture à la cyberculture. C&F Éditions. L’ADN
  1. Fractions politiques et discours publics (2016, 13 septembre). Le Monde. Consulté sur https://www.lemonde.fr/europe/article/2016/09/13/en-allemagne-l-afd-veut-dediaboliser-le-mot-volkisch_4996857_3214.html
  1. Article scientifique. (s.d.). Informit. Consulté sur https://search.informit.org/doi/epdf/10.3316/informit.873023567302359

Notre enquête sociophotographique autour de la dimension idéologique de certains contenus tradwife sur les réseaux sociaux, appelait une création visuelle qui souligne une ambivalence entre esthétisation et suggestion d’un danger. Par l’emprunt de codes visuels hérités de la publicité vintage, de films hollywoodiens ou issus des plateformes numériques, nos photographies revêtent un aspect factice. Les décors simplifiés pour évoquer l’espace domestique et les poses exagérées achèvent de donner aux images une impression artificielle. Les sourires trop grands, les couleurs criardes, la mise en scène parodique et une lumière « trop parfaite », véhiculent ce sentiment d’étrangeté et de malaise : derrière tous ces artifices pensés pour être attrayants se cache peut-être une diffusion insidieuse d’idées conservatrices, voire extrémistes.

 

Nous tenons à remercier Elisa Asproni et Emma Plockyn d’avoir accepté de poser pour ce projet ainsi que Laeticia Frere pour le maquillage et la coiffure.

La tradwife en tant que trend (tendance sur les réseaux sociaux) est un phénomène à la fois fascinant dans ce qu’il déploie de mise en scène et d’adhésion mais aussi inquiétant dans le discours conservateur qu’il véhicule. Notre enquête sociologique autour de ce phénomène et de ses liens avec des idéologies proches de l’extrême droite appelait une création visuelle qui souligne cette ambivalence entre esthétisation et danger larvé.

 

La série photographique est donc fondée sur une mise en scène factice liée au contenu tradwife, une caractéristique qui peut d’ailleurs être généralisée à l’ensemble du contenu lifestyle1. Cette particularité se retrouve à trois niveaux : la création d’une mise en scène au moment de la prise de vue (décors, vêtements, maquillage, coiffure), dans le traitement de la lumière et au moment de la retouche.
La plupart de nos choix de mise en scène ont été guidés par les esthétiques des publicités des décennies 1950 à 1970. L’utilisation de la couleur pour attirer le regard nous a frappées. Malgré les différences de styles en fonction des années, les palettes de couleurs des affiches et des coupures publicitaires de cette époque sont sélectionnées de manière très aiguisée pour répondre à des attentes commerciales : couleurs acidulées, harmonie des tonalités, répertoire visuel adapté au produit. La couleur s’adresse à l’affect : son importance se révèle dans la façon dont les créateur·ice·s de contenus tradwife étalonnent leurs vidéos. Iels ont tendance à appliquer des traitements colorimétriques uniformisant les visuels dans une palette restreinte. Par exemple, le compte @archiffon s’illustre dans cette harmonisation des couleurs : les tons ocres (marron, orange, beige) sont omniprésents dans ses vidéos. 
Dans cette même volonté de s’inspirer des esthétiques très travaillées des contenus tradwife sur instagram, nous avons adopté une lumière artificielle ne laissant pas de doute sur son ancrage en studio. En nous inspirant de photographes comme Alex Prager, nous avons pris pour point de départ schéma d’éclairage à trois points caractéristique de l’âge d’or hollywoodien des années 1930 à 19502. Une lumière beaucoup plus diffuse et englobante a été ajoutée pour ré-éclairer l’ensemble. Elle permet de s’approcher d’un effet de lumière qui est pratiquement devenu un standard dans la création de contenus sur les plateformes socio-numériques. Il consiste à valoriser les visages avec des lumières douces, souvent obtenues avec des ring light ou des boîtes à lumière. Ce double traitement lumineux évoque alors à la fois les codes visuels des réseaux sociaux et ceux “vintage” repris par les tradwives tout en mettant en avant l’artificialité et l’ambition de perfection de ces deux esthétiques.
L’artificialité apparente dans notre traitement de la lumière s’est vu complété par le travail de mise en scène. Des décors avec peu d’objets évoquent une cuisine sans en cacher l’aspect factice. La direction de nos modèles s’est faite avec l’envie de souligner les poses et de faire surgir un malaise en exagérant les sourires et les gestes. Nous avons puisé nos inspirations dans la série New Utopias#4 de Miles Aldridge ou celle de Martha Rosler intitulée Body Beautiful, or Beauty Knows no Pain. Ces travaux photographiques mettent en scène des femmes au foyer occupées aux tâches ménagères dans des décors visiblement en studio avec des sourires trop grands pour être vrais.
Ainsi, par la mise en scène, la lumière et le traitement des couleurs, la série photographique à été pensée pour évoquer un sentiment d’étrangeté proche de l’uncanny valley3. Nous voulions évoquer l’idée que derrière ces mises en scène qui font tout pour être attrayantes se cache peut-être la diffusion insidieuse d’idées conservatrices voire extrémistes.

1 qui présente le supposé mode de vie des créateur·ice·s de contenus
2 une torche principale éclairant le visage d’un côté, une secondaire moins puissante qui vient rendre les ombres moins sombres, et une troisième qui éclaire le dos du personnage, créant un  contour lumineux derrière sa tête et son épaule
3 théorie développée dans un article du même nom par le roboticien Masahiro Mori en 1970 dans la revue Energy et qui développe l’idée selon laquelle plus un robot ressemble à un être humain, plus il parait monstrueux

 

L'auteur.e

Irène Haboyan, Yaqian Yin
Irène Haboyan est en 1ère année du Master ArTeC, elle a fait 4 ans à l’EESI de Poitiers et Angoulême, puis une Licence d’arts plastiques à Paris 8. Sa pratique artistique est pluridisciplinaire et tourne autour du dessin, de la bande dessinée, du collage et de la couture. Son projet de recherche-création s’oriente vers la compréhension des enjeux de l’intelligence artificielle et les dispositifs immersifs.

Le.la photographe

Après trois ans en graphisme à l’École Estienne, Adria Jaskowiak poursuit ses études en photographie à l’ENS Louis-Lumière. L’éclairage à des fins narratives et le travail de la lumière en studio sont au centre de sa pratique, qu’elle souhaite développer dans le milieu professionnel. - Lilijeane Lac est en 3e année du master photographie à l'ENS Louis-Lumière après avoir suivi des études de lettres et de cinéma entre Toulouse et Paris. Sa pratique dresse des passerelles entre les points de vue et les représentations pour amener son regard à se confronter avec celui des spectateurices. Elle travaille à hybrider la photographie, l'installation ou encore la vidéo. Les espaces d'expositions sont ses terrains de jeu pour expérimenter de nouveaux liens entre les œuvres et celleux qui la regardent.
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