Le théâtre comme pratique culturelle concerne à peine plus d’un français sur dix (14%). Ce pourcentage diminue encore chez les jeunes (18 à 30 ans) jusqu’à chuter de façon vertigineuse pour ceux issus de milieux populaires. Au théâtre, ils préfèrent majoritairement la musique (98%) et le cinéma (78%) ou les séries et les jeux vidéo. Or, c’est sur les plateformes numériques que les jeunes étanchent leur soif culturelle.
Par ailleurs, les réseaux sociaux numériques (RSN) constituent le principal vecteur d’accès à l’information généraliste et culturelle des adolescent.es. Ils et elles y recherchent avant tout des contenus en lien avec leurs centres d’intérêts… et le théâtre n’en fait que rarement partie.
Produit et diffusé – à l’échelle nationale, régionale ou locale – par des scènes subventionnées, il paraît « archaïque à l’heure des écrans et de tous les possibles interactifs du numérique » (Dehalle, 2017).
Comment le théâtre public aborde-t-il ces jeunes dont les usages d’Internet sont aussi riches que variés sur les plateformes ? Comment s’accommode-t-il avec la diffusion de l’information culturelle à l’ère du numérique ? Les outils et services numériques peuvent -ils contribuer à réduire la distance qui sépare certains jeunes du théâtre public ?
Nous avons soumis ces interrogations à plusieurs responsables de théâtres publics en Île-de-France et à quelques jeunes de milieux populaires franciliens. Nous avons rencontré en novembre 2025
Frédéric, membre de l’association La Belle Jeunesse,
Alan Girard, président de l’association La Belle Jeunesse et chargé de communication au Théâtre Louis Aragon (Tremblay-en-France),
François Lorin, responsable des relations avec les publics au Théâtre Gérard Philippe (Saint-Denis),
Entre terrain de jeu et nécessité
L’institution théâtrale française moderne se structure progressivement durant toute la seconde moitié du XXe siècle. De De Gaulle à Mitterrand, « le théâtre de grande diffusion » est intégré aux politiques publiques jusqu’à devenir un “service public”. Le secteur théâtral avait pour mission de démocratiser la culture, d’en permettre « l’accès [au] plus grand nombre » à travers la création artistique, la diffusion des œuvres et l’élargissement des publics. Cette ambition, largement portée par les politiques culturelles des Trente Glorieuses jusqu’aux années 90, reste encore très structurante pour une grande majorité des lieux de spectacle vivant subventionnés. C’est dans cette filiation que s’inscrit l’association La Belle Jeunesse.
« La Belle Jeunesse, c’est de la création artistique. Nous montons des pièces de théâtre ou des spectacles de danse tous les deux ans. C’est aussi, et simplement, un groupe de jeunes qui a envie de se rassembler et de partager. », Alan Girard
La démocratisation du théâtre en milieu populaire, à destination des jeunes, est la ligne conductrice de cette association. Toutefois, dans un contexte marqué par la transformation des usages culturels et informationnels, cette ambition se heurte à de nouveaux enjeux. Comment mobiliser la jeunesse connectée, née entre 1995 et 2010 ?
« Il y a un pôle qui s’appelle Zone Critique dans La Belle Jeunesse. […] Nous produisons une émission radio ou vidéo que nous allons ensuite poster sur les réseaux pour parler du spectacle vu. », Frédéric
Zone Critique n’est pas une simple émission de radio se limitant à un podcast. Elle est un dispositif qui incite les participants à la prise de parole en public, à la curiosité et à l’esprit critique. L’association bénéficie du soutien du Théâtre Louis Aragon qui met à sa disposition un plateau radio ainsi que le matériel professionnel nécessaire à sa réalisation. Malgré une volonté sincère de créer de nouvelles manières d’interagir et d’informer, ces diffusions radiophoniques, réalisées par les jeunes, ont rencontré une faible audience. Le passage au format vidéo s’est progressivement imposé et, avec lui, l’hypothèse que YouTube serait plus en adéquation avec les usages numériques d’un jeune public. Le rythme de publications reste cependant très épisodique. La visibilité en reste limitée, noyée dans le flux des contenus présents sur la plateforme. Zone Critique illustre ainsi un paradoxe : le numérique est familier et attractif pour les jeunes mais il ne garantit ni la pluralité des publics ni une diffusion significative des contenus.
« Le numérique, nous sommes obligés. On a plus qu’augmenté notre manière de communiquer sur les réseaux numériques depuis ces sept ou huit dernières années. […] C’est juste une nécessité de s’adapter au monde d’aujourd’hui qui est un monde en très grande partie numérique. […] », Alan Girard
Avec environ 134 000 abonnés, la chaîne YouTube du Théâtre national de Marseille, La Criée, constitue la chaîne théâtrale française la plus suivie, mais demeure en deçà des créateurs de contenu grand public.
Dans ce contexte, les pratiques numériques des lieux de spectacle, comme le Théâtre Louis Aragon (TLA), oscillent entre communication à une communauté déjà impliquée et tentatives d’extension vers de nouveaux publics via des comptes Instagram, des sites web ou, encore, des newsletters. Si ces nouveaux outils permettent la diffusion de l’information et une volonté de fédérer un public, le lien, entre visibilité en ligne et fréquentation en salle, reste faible. Les algorithmes seuls ne suffisent pas. Seules les campagnes payantes peuvent, a priori, muer le lecteur numérique en spectateur réel. Là encore, l’efficacité reste limitée.
«On augmente le pourcentage de gens qui voient la publication et qui sont susceptibles de consulter la page pour se renseigner sur le spectacle et, pour ensuite, acheter des places… Mais à chaque palier, on descend énormément : c’est une personne sur 150 qui va se renseigner sur ta publicité et, ensuite, sur ces 150, il y a deux personnes sur ces 150 qui vont potentiellement prendre une place de spectacle. », Alan Girard
Ce manque de corrélation entre un lecteur exposé à une information culturelle numérique et sa démarche d’acheter une place pour le spectacle présenté, souligne les contraintes structurelles et économiques au sein du théâtre public français. Disposer de ressources humaines, techniques et financières supérieures garantit-il un avantage dans la fidélisation des jeunes publics ?
Stratégies numériques diversifiées, le cas du TGP
« Nous sommes un lieu de droit privé dirigé par un.e artiste mais avec des financements publics. Notre première mission, c’est la création. […] La deuxième, celle de l’accompagnement des jeunes professionnels. […] la troisième, très, très, très importante, c’est l’élargissement des publics. », François Lorin
A l’instar des 37 autres Centres Dramatiques Nationaux (CND) français, le Théâtre Gérard Philippe (Saint-Denis), plus communément appelé TGP, opère dans le cadre spécifique du conventionnement multipartite dit contrat de décentralisation dramatique. Avec ses 40 000 spectateurs annuels, ses 170 représentations jouées 10 à 15 fois dans l’année, et des prix moyens entre 10 et 12€, la mission du TGP est d’intérêt public. A ce titre, ses moyens (et obligations) sont, évidemment, plus substantiels que ceux d’une association comme La Belle Jeunesse ou d’une structure comme le TLA. Au TGP, le numérique a « une place spécifique à différents niveaux de [leur] activité ». Plusieurs outils sont en place : « On a le site support, on a les réseaux sociaux, on a des tracts électroniques, on travaille avec énormément de relais et on les diffuse. (F. Lorin) ». Le numérique est un instrument au service d’objectifs stratégiques globaux.
« On utilise aussi notre base de données. Par exemple, tous les spectateurs qui sont venus une première fois pour voir “La guerre n’a pas un visage de femme”, on va les “pincer” dans le logiciel de billetterie. Et on aura une communication numérique spécifique à leur égard… Parce que l’enjeu, c’est de les fidéliser.», Frédéric Lorin
Employé comme ressource, le numérique sert à cibler un groupe précis, à prospecter, à créer son propre algorithme pour fidéliser un public qui s’éloigne des planches. Au fil des quinze dernières années, le théâtre s’est adapté à l’évolution des modes de communication. Le TGP a fait face au changement des modalités d’accès à l’information généraliste et culturelle de ses interlocuteurs, partenaires et, surtout, de son public. Teasers courts et efficaces, réseaux socionumériques, relais par les antennes jeunesse, les maisons de quartier, tout est conçu pour interpeller un jeune public grâce à une communication différenciée. La communication permet-elle l’information des jeunes publics ?
« On s’est vraiment interrogé sur la question du numérique, de savoir si [ces outils transforment plus ou moins automatiquement les “prospects” en spectateurs]. La réponse est non. Il n’y a aucune certitude. », François Lorin
Information noyée dans l’océan numérique qui accentue les inégalités sociales, le théâtre incarne une résistance
L’information culturelle théâtrale à destination des jeunes et la communication des théâtres publics sont invisibilisées sur les espaces numériques, noyées dans l’océan informationnel. Les théâtres publics n’y font véritablement surface que lorsqu’ils obéissent aux logiques commerciales des plateformes. L’expérience du TLA est révélatrice : les publications sponsorisées génèrent plus d’audience que les post non payants, et ce n’est toujours pas la garantie que l’internaute devienne spectateur. Aussi, l’effet performatif de l’information culturelle théâtrale, à destination des jeunes, sur les espaces numériques, est très marginale. Très peu de jeunes – notamment ceux issus des milieux populaires – vont acheter une place de théâtre après avoir vu un post sur les plateformes de diffusion audio-vidéo, sur les RSN ou les applications mobiles.
« Nous sommes un peu les dinosaures de l’histoire. On croit un peu à la décroissance, au temps, à la durée, à la qualité, à la dimension artisanale. On résiste dans un monde qui voudrait qu’on change. », François Lorin.
Le temps de la création et de la transmission est aux antipodes de celui des temps modernes digitalisés. La « tyrannie de la vitesse » conjuguée à « L’Ère du vide » vient télescoper le temps long du théâtre. Mais les institutions théâtrales publiques n’ont d’autre choix que d’être présentes sur les espaces numériques, au risque de perdre complètement le lien avec le jeune public d’aujourd’hui et de demain.
Le numérique révèle et accentue les inégalités sociales, culturelles et symboliques. Les jeunes, issus de milieux populaires, opèrent des arbitrages en fonction de leurs capitaux et de leur habitus de classe. La porosité entre culture légitime et illégitime s’est, certes, amenuisée grâce aux aspirations de l’Internet « ouvert », mais il reste plus facile pour les enfants de la bourgeoisie de s’approprier la culture populaire que l’inverse ; il reste plus facile de transformer du capital économique en capital culturel que l’inverse.
L’institution théâtrale publique, quant à elle, n’a pas véritablement accomplit de transition numérique. Serait-ce souhaitable ? Le souhaite-t-elle ? En a-t-elle les moyens ? Ces questions s’ajoutent à des enjeux persistants.
« Le théâtre doit-il être d’abord social, s’ouvrir à tous les publics ? Doit-il chercher à mettre en place des modes d’expression toujours nouveaux ? Doit-il ou peut-il être les deux ? Ces questions qui le hantent depuis la Révolution prennent un relief plus aigu. » (Maryse Souchard)
Le numérique, qu’il soit choisi ou subi, a déjà infusé le théâtre public français tout comme il a bousculé ou transformé d’autres secteurs d’activités. Il est un fait social total, un système de communication généralisé dans nos sociétés. Au théâtre, le numérique transforme les modèles économiques, les modes de production, la médiation et la relation au public. Nos entretiens nous ont surtout montré que la conquête des jeunes publics passe davantage par la médiation, la rencontre des acteurs du théatre dans les lieux de l’école, et réciproquement.
Il serait trompeur de renvoyer dos-à-dos spectacle vivant et numérique. Inutile de vouloir trancher le débat agitant le landerneau de l’art dramatique entre « thuriféraires du tréteau nu et technophiles ». Et que de fourvoiement en désengageant la puissance publique au profil du seul marché !
L’ère numérique, encore inachevée et bouleversée par l’intelligence artificielle, place le théâtre public à un carrefour : poursuivre une muséification élitaire ou construire, co-construire, un théâtre hautement populaire pour le XXIe siècle par des médiations patientes et des liens solides avec les institutions de l’école et de l’université ?
Théâtre Louis Aragon (TLA) : Scène conventionnée d’intérêt national Art et création – danse située à Tremblay-en-France, soutenue par les collectivités territoriales et le ministère de la Culture, le TLA est implanté dans un territoire marqué par une forte présence de populations jeunes.
Théâtre Gérard Philipe (TGP) : Centre dramatique national de Saint-Denis qui propose une programmation annuelle, mais également des ateliers de théâtre, des projets d’éducation artistique et culturelle avec les établissements scolaires, les équipements et les associations du territoire.
Théâtre de la Colline : La Colline, un théâtre national, consacre sa programmation aux écritures d’aujourd’hui, dans un projet qui prône l’hospitalité, ouvert aux diversités et à la jeunesse.
La Belle Jeunesse : Créée en 2018 par d’ancien·nes élèves de l’option théâtre du lycée Blaise Cendrars de Sevran. L’association rassemble des jeunes autour de la pratique théâtrale, de sorties collectives et de projets de transmission. Elle entretient des liens étroits avec le Théâtre Louis Aragon et s’inscrit dans une dynamique de long terme visant à faire entendre la voix des jeunes et à créer des espaces de réflexion, de création collective.
Références
Chiffres Clés 2024, statistiques de la culture et de la communication, Ministère de la Culture, 2025, https://www.culture.gouv.fr/espace-documentation/statistiques-ministerielles-de-la-culture2/publications/collections-d-ouvrages/chiffres-cles-statistiques-de-la-culture-et-de-la-communication-2012-2024/chiffres-cles-2024-de-la-culture-et-de-la-communication. « Chez les jeunes, la sortie au cinéma est plus répandue : 78 % des 15-24 ans déclarent y être allés au moins une fois au cours des douze derniers mois […]. Le taux de sortie au cinéma est encore plus important parmi les étudiants (83 % d’entre eux, soit + 30 points comparé au taux moyen). », Ibid
Sophie Jehel et Jean-Marc Meunier, 10ème Rapport de l’Observatoire des pratiques numériques des adolescents en Normandie, 2024, Ceméa, https://www.educationauxecrans.fr/lobservatoire-des-pratiques-numeriques-des-jeunes-en-normandie
Sandra Hoibian, directrice générale du Credoc, «Aujourd’hui, un jeune sur deux s’informe principalement sur les réseaux sociaux, alors que la première source d’information des plus âgés sont les journaux télé à 60%, donc on a vraiment un fossé générationnel de modes d’information », Quels rapports les jeunes entretiennent-ils avec l’actualité ?, France Inter, 2025, https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/grand-bien-vous-fasse/grand-bien-vous-fasse-du-mercredi-29-janvier-2025-8820026
Nancy Delhalle, « Du théâtre du peuple au théâtre populaire : catégorie institutionnelle et esthétique »,in Usages du peuple : Savoirs, discours, politiques, (sous la dir.) de Émilie Goin et François Provenzano, Presses universitaires de Liège, 2017 . « En France comme en Belgique, le théâtre est vu comme un bon vecteur de diffusion d’un imaginaire commun susceptible de renforcer un sentiment d’appartenance malmené par la guerre. En outre, le théâtre peut, à terme, faire rayonner le pays dans le concert des nations. Dans le cadre d’une politique de démocratisation qui touche ou a déjà touché l’enseignement et la lecture, le théâtre se voit confier une mission que l’on peut, comme le fera résolument Jean Vilar, assimiler à celle d’un service public. »
